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Entretien avec Allain Leprest (1999)

lundi 23 septembre 2013

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photo : colette fillon pour je chante !


JE CHANTE !
C’est plus la chanson que la poésie qui t’a inspiré à tes débuts...

ALLAIN LEPREST
Oui, dans la mesure où je ne savais pas qu’on pouvait faire un tel bricolage entre la musique et le texte, j’écrivais effectivement des textes à lire. Je me suis vite aperçu de mes limites dans ce domaine et j’ai constaté que la poésie et la musique ne marchaient pas du même pas d’amble, comme on pourrait le penser... La poésie est quelque chose qui se regarde davantage, qui exige plus de silence. La chanson est beaucoup plus immédiate, elle frappe davantage dans le quotidien, elle exige moins de recul. Quand l’auditeur laisse échapper les premières paroles d’une chanson qui lui semblent un peu obscures, il s’en évade très vite et aura du mal à en saisir la chute et à comprendre cette petite histoire... Je ne veux pas dire par là que les chansonniers sont de mauvais poètes. J’ai été marqué par une réflexion d’Yvan Dautin qui disait qu’écrire une chanson, c’était comme courir un cent mètres et écrire un roman, c’était courir un cinq mille mètres... On n’est pas forcément bon dans les deux. Ce sont des courses différentes, de même qu’il existe la nouvelle, la fable, le roman, le journalisme, tout ce qui fait que l’écriture est aussi riche et multiformes. La chanson est un art à part, mais je ne me considère pas comme un poète, même si j’utilise des images.

Tu as souvent dit que tu croyais beaucoup aux bienfaits de l’école...
Je crois en la culture, je crois en l’apprentissage, je crois aux armes que cela peut donner. On ne peut pas résister sans un minimum de savoir qui peut, d’ailleurs, être tout à fait empirique, qui peut s’apprendre dans la rue ou au contact des autres. Il y a aussi de très mauvaises écoles. Pour ma part, j’ai toujours rencontré d’excellents professeurs ou instituteurs qui m’ont donné confiance dans ce que j’écrivais. J’ai le souvenir d’un instituteur qui s’appelait monsieur Fleury. Je me le rappelle, assis sur le bureau en train de nous raconter Le vieil homme et la mer, d’Hemingway. On avait tous l’impression qu’il était là, la canne à pêche à la main et qu’il tirait dessus comme un mordu... Pour peu qu’il y ait un zozo dans la classe qui faisait le moindre petit bruit ou qui bavardait, il refermait son livre d’un geste sec : « Finie, la lecture, aujourd’hui. » On lui en voulait au copain... !

Étais-tu bon élève ou est-ce que tu avais plein de « zéros milliardaires », comme tu le dis dans une chanson ?
Je n’aime pas les gens qui, ayant tant soit peu réussi dans leur métier, se targuent d’avoir été des cancres... Je trouve que c’est une conduite assez déraisonnable qui peut laisser à penser aux jeunes de maintenant que, pour avoir des ronds plein les poches, ce n’est finalement pas la peine de se faire chier à l’école... Non, je crois que je n’étais pas un mauvais élève, mais par contre, j’étais un peu distrait. J’ai quand même réussi l’exploit, à l’âge de treize ans, de passer le dernier certificat d’étude qui existait en France et de décrocher le premier prix du canton... au grand bonheur de mes parents, qui n’y ont d’ailleurs jamais cru, et qui doivent continuer de croire que j’avais pioché sur la copie de mon voisin.

Est-il vrai que tu adores les mathématiques ?
Exact. Je les observe de loin avec la conviction qu’elles renferment en elles plus de poésie qu’on peut l’imaginer et beaucoup plus de réflexions philosophiques qu’on veut bien le croire... J’ai beaucoup d’amis qui sont passionnés par la physique ou les mathématiques et je ne trouve pas que ce sont des matières rébarbatives. Elles sont remplies de rêves. C’est un façon de regarder le ciel d’une autre manière que les poètes ne le font, sans aucun doute, mais elles se rejoignent, probablement. C’est effectivement un regret pour moi de ne pas en savoir plus dans ce domaine...

Mais la vie est très longue et j’ai un rêve secret que j’aurais dû mener à bien cette année : passer mon baccalauréat ! C’est une sorte de pari que je me suis fixé, de me ramener face à mes vieux parents, en leur disant : « Tiens, votre fils, ce vieux con de 45 ans, eh bien il a eu son bac ! » C’est aussi une manière de dire qu’il n’y a pas de limite d’âge pour acquérir la connaissance. Ce n’est pas le diplôme qui est important, c’est le fait de pouvoir « prouver » aux autres et de se remettre toujours sur la sellette.

C’était comment, la vie d’adolescent en province ?
C’était curieux... Je fais partie de la génération de 1954 qui a vu, dans cette ville de Mont-Saint-Aignan, l’exacte séparation entre le monde rural et le monde citadin... Jusqu’à l’âge de dix ans, j’ai vu autour de moi des vaches, des ânes, des poulets, des oies et, en l’espace de cinq ans, ça a été le grand chambardement. On a construit une faculté des Lettres et Mont-Saint-Aignan est devenue une cité dortoir... Maintenant, ce sont les étudiants qui broutent !

Tu avais une bande de copains ?
Oui et je leur suis resté très fidèle. À chaque fois que je vais à Mont-Saint-Aignan voir mes parents, je revois tous les copains que j’avais à l’époque où je passais mon CAP de peintre en bâtiment. On avait tous dix-sept ans quand on s’est connus et c’est toujours une joie de les revoir ! J’y tiens beaucoup, parce que ce sont un peu mes racines. On m’a souvent reproché d’être un peu nostalgique dans mes chansons, mais je pense qu’on ne peut bien parler d’une chose que quand elle est éloignée de soi. Si je parle de moi quand j’étais gosse, ce n’est plus moi, c’est un petit objet qui est terminé. Je peux me permettre de me retourner et de le regarder mais, grosso modo, sa vie est close à celui-là. Je me vois mal écrire une chanson d’actualité, parce que je pense qu’on peut très facilement se tromper.

Lorsque la Yougoslavie s’est éclatée il y a quelques années, j’avais des amis qui prenaient fait et cause pour les Croates, dans des chansons rapidement écrites, parce que les Serbes pilonnaient les Croates, et d’autres, quelques jours plus tard, quand les Croates chassaient les Serbes de Croatie, qui écrivaient des chansons contre les Croates... Avec le recul, on s’aperçoit que c’est peut-être bien aux journalistes de se charger de la chose, ou aux historiens, mais certainement pas à la chanson. Quand Ferrat écrit Nuit et brouillard, il a le recul, ce n’est pas une chanson immédiate.

Par rapport à la musique caractéristique de l’époque — yéyé, rock, pop, folk —, est-ce que tu étais en dehors de ces mouvements ou, au contraire, à fond dans les modes du moment ? Tu as été baba cool, par exemple ?
Oui, j’avais les cheveux crêpés, colorés au henné... C’était l’époque de la guerre au Vietnam et de mes premiers engagements politiques... Si je n’aime pas trop la chanson ancrée dans le quotidien, dans le tumulte du monde, je suis, par ailleurs, un citoyen engagé. Mes premières révoltes sont venues de la guerre au Vietnam. Je suivais les mouvements baba cool, peace and love, Angela Davis, etc. De ce point de vue, j’étais un mec normal pour mon époque. Musicalement, j’ai eu un décalage quand j’ai commencé à bosser comme peintre en bâtiment, vers dix-sept ans. Avec mes premiers salaires, j’achetais des disques. Je sacrifiais bien la moitié de ma paye en disques... Mon frangin, qui était un peu plus âgé que moi, écoutait les Beatles, les Rolling Stones et toutes la variété de l’époque et moi, j’ai pris du retard par rapport à ça, uniquement pour l’embêter... Je ne voulais absolument pas acheter ce que mon frangin avait dans sa discothèque. C’était une rivalité d’adolescents. J’achetais la collection Fine fleur de la Chanson Française, avec les premiers disques de Francesca Solleville, Jean Vasca, James Ollivier, Gilles Elbaz...

La plupart des artistes pour lesquelles tu as écrit — Francesca Solleville ou Françoise Kucheida — nous ont dit la même chose : « On ne sait pas très bien comment Allain se débrouille, mais il arrive à faire des textes qui nous collent parfaitement, comme si on les avait écrits nous-mêmes ! » Tu le ressens comment, ça ?
D’abord, j’aime bien écrire pour les femmes. C’est une manière de tirer de soi la part de féminité qui existe chez tout homme. Ma première chanson éditée a été Le pull over, et c’est Juliette Gréco qui l’a enregistrée. Lorsque Francesca Solleville m’a demandé de lui écrire une chanson, j’ai été très ému et j’ai eu le culot de lui dire que je ne lui écrirai sûrement pas une seule chanson mais tout une disque ! J’aime son côté lionne, sa personnalité très forte. Quitte à écrire des chansons, autant le faire pour quelqu’un qui les porte, qui sait façonner les mots.

Nous étions à Antraigues, où nous avons vécu presque côte à côte pendant une dizaine de jours. Je l’observais, j’avais sa voix dans l’oreille, je connaissais son parcours. Elle a écrit aussi ses chansons, en quelque sorte, parce qu’elle m’a beaucoup parlé, elle m’a raconté sa vie. Je n’aurais jamais pu écrire Sarment ou T’as mal où, camarade ?, si je n’avais pas parlé autant avec elle. En fait, j’étais le réceptacle. On dit toujours qu’une chanson est faite par un auteur et un compositeur, mais il ne faut pas oublier le troisième larron qui est l’interprète. Trois mots écrits sur une feuille de papier, ce n’est rien si on ne rassemble pas toute cette chaîne...

À quel moment as-tu décidé de venir à Paris ?
J’ai rencontré Sally à la Fête de l’Humanité, il y a aujourd’hui vingt ans. Nous avons d’abord vécu au Petit-Quevilly. À cette époque, il n’y avait pas encore eu cet éclatement culturel qui permet aujourd’hui aux régions de construire leur réseaux, comme cela s’est passé à Rennes, Toulouse ou Strasbourg. Maintenant, à Rouen, ils sont super équipés, mais il y a vingt ans, il n’y avait rien du tout, il fallait encore monter à Paris. C’est ce que nous avons fait, avec Sally.

C’était l’époque des derniers cabarets. J’ai chanté au Caveau de la Bolée, au Pénitencier, chez Georges... Mais je n’ai jamais réussi à faire le Port du Salut. Je me rappelle que chez Georges, on faisait l’éclairage avec le pied... Il y avait un bouton rouge quand la chanson était gaie et un bouton bleu quand elle était triste... Je travaillais avec l’accordéoniste Bertrand Lemarchand, et on avait toujours le pied droit vigilant ! À chaque chanson suivante, il fallait se demander : « Voyons, celle-ci, elle serait-y plutôt drôle ou plutôt triste ?... Allez, bouton de gauche ! »

Il y avait encore du public dans ces cabarets ?
C’était la fin des cabarets. Il n’y passait pratiquement plus de chanteurs, mais on assistait au début de la grande vogue des humoristes. J’ai commencé au Caveau de la Bolée avec Smaïn. Il y a eu ensuite un vide au niveau des salles de spectacles, lequel est maintenant en train de se combler grâce aux petits lieux. Ils représentent le vivier d’aujourd’hui. Les producteurs et les éditeurs ont perdu presque deux générations de chanteurs car, depuis les quinquagénaires que sont aujourd’hui les Souchon, Jonasz, Lara, Sanson, Le Forestier, il n’y pas eu tellement de renouvellement du personnel. Je pense que les producteurs s’en rendent compte, mais ils ne voient pas qu’il y a des lieux extraordinaires !

Je m’occupe d’un atelier d’écriture à Ivry qui prouve bien qu’il y a une véritable explosion de talents, avec des gens âgés entre vingt et vingt-cinq ans. Malgré tout ce qui existe maintenant, le « métier » a tendance à affirmer qu’il n’y a plus rien aujourd’hui. On a beau leur dire : « Mais, bon Dieu, déplacez-vous, allez voir ! »... S’ils ne renouvellent pas l’eau du bocal, ils vont se retrouver au bord de la falaise, sans rien du tout...

Ils se contentent de « créations artificielles » qui font tourner la machine...
Oui, mais je pense que le public s’en lasse. De plus en plus, les gens s’aperçoivent de la supercherie qui consiste à sortir un titre destiné à bien marcher pendant six mois puis à faire passer à la trappe les artistes qui y ont cru, souvent sans avoir ni formation, ni répertoire... Le public qui se déplace dans les petits lieux nous pose toujours la sempiternelle question : « Pourquoi est-ce qu’on ne vous voit jamais à la télévision ? » Ce à quoi je réponds : « Vous êtes ici et c’est très bien. Vous avez fait le chemin que chacun devrait faire, c’est-à-dire aller dans des endroits qui accueillent la chanson. »
Il y a actuellement une très grande richesse et je n’ai jamais été pessimiste sur l’avenir de la chanson. Quand je vois des jeunes qui ont du talent et un répertoire, je leur dis : « Patience, les oreilles accourent ! »
Nous avons eu énormément de débats entre les pouvoirs publics, le Ministère de la Culture, les petits lieux et quelques artistes, pour demander certaines choses, notamment en ce qui concerne la mobilité des chanteurs d’une province à l’autre, sans que ça représente un coût trop important pour les lieux. Il y en a quand même quatre ou cinq cents en France qui font véritablement bien leur travail. Quand un chanteur doit faire six cents kilomètres pour se déplacer en province dans petit lieu qui a un budget de trois mille francs, c’est extrêmement difficile, à la fois pour l’un et pour l’autre, de pouvoir vivre de ce joli métier. Il est vrai que l’avènement des radio libres qui, en 1981, contestaient à juste titre le monopole de certaines radio-phares, a viré en eau de boudin, puisqu’elles se sont vite constituées en monopole à leur tour... Il n’existe plus que quelques grands réseaux qui possèdent les radios libres de l’époque. Et pourquoi pas, créer une chaîne de télévision à vocation musicale ? Arte est surtout une chaîne thématique cinématographique. Il est urgent de faire une émission de chansons à une heure de grande écoute.

Que les gens se déplacent de plus en plus dans les spectacles, c’est indéniable, et c’est très bien. Mais, malgré tout, pour vendre des disques, faire connaître les nouveaux artistes, les radios, ça ne serait pas un mal ! Démarrer une carrière uniquement sur les spectacles, ça peut durer longtemps !
Il ne faut pas être dépité à ce niveau-là parce que le public est de plus en plus au rendez-vous. Ce métier se mène sur scène. Le disque, c’est un peu la cerise sur le gâteau. Il permet de fixer un travail, mais je considère qu’un auteur, un interprète ou un musicien n’existent avant tout que sur la scène. Le problème qui se pose aujourd’hui, c’est qu’on lance le disque avant de lancer le spectacle, alors qu’auparavant, c’était l’inverse. Mais je ne veux pas dire que le travail du disque est un travail froid — ça dépend de l’ambiance dans laquelle on le fait. En ce qui me concerne, j’ai toujours eu beaucoup de chance de ce côté-là.

Tu es satisfait de tes disque ?
On n’est jamais vraiment satisfait... Si je devais les enregistrer à nouveau, je chanterais différemment. Pour moi, le travail de studio est un travail un peu clinique. Les grands interprètes enregistrent leurs disques en direct avec les musiciens. Moi, je n’ai pas suffisamment de « bouteille » pour faire ça. On m’a souvent dit que le disque de l’Olympia était l’un des plus abouti. C’est parce que j’avais chanté ces chansons sur scène pendant deux ou trois années, voire davantage.

Quel effet ça t’a fait de chanter à l’Olympia ?
J’avais déjà fait la première partie d’Isabelle Aubret, avec trois ou quatre chansons. Évidemment, c’est extrêmement émouvant. J’aurais peut-être le plaisir de le refaire à la rentrée avec le spectacle que je tourne depuis deux ans. Le nouvel Olympia est aussi beau que l’ancien, avec probablement des moyens techniques supérieurs. Les fameux « fantômes » de l’Olympia sont sans doute moins présents, mais ça reste quand même un lieu très impressionnant. L’Olympia draine un public riche. Je ne veux pas critiquer les publics des autres salles, mais il y a là une sorte de rite d’écoute propre au métier que j’incarne, qui est celui de la chanson française.

Tu penses qu’il y a un public propre à chaque salle ?
Non, je pense que c’est lié à l’histoire même de la salle. Je ne veux pas morceler le public ou le cloisonner dans des genres différents. On peut très bien aimer Édith Piaf et Janis Joplin, le rap et des chanteurs comme Louis Arti, et bien d’autres. L’essentiel est l’émotion ou le choc ressentis.

Il semble, au contraire, d’après les propos des artistes ou de nos lecteurs, que c’est un peu cloisonné d’un genre à l’autre. Les gens qui aiment la chanson à texte semblent avoir un certain mépris pour le genre « variété ». On a l’impression qu’il y a vraiment des chapelles, avec leurs « intégristes »...
C’est vrai, mais j’ai véritablement le sentiment que ça s’estompe. À Ivry-sur-Seine, on a la chance d’avoir un théâtre qui accueille aussi des chanteurs, puisqu’on y a vu Sarcloret, Juliette, Mouron ou Michèle Bernard, dernièrement. Il y a aussi le Tremplin, qui permet aux jeunes de se produire et d’enregistrer des cassettes. Nous avons également l’association Le Pavillon qui propose des premières et des deuxièmes parties dans une ambiance cabaret, le théâtre Alef avec Oscar Castro, l’auteur du Cabaret de la dernière chance avec Pierre Barouh. Il y a divers bars cafés-restaurants qui accueillent les chanteurs. Sans parler des artistes qui viennent s’établir ici.

Ivry, c’est la ville des Forbans, de Jean Ferrat, de Nilda Fernandez... Tout cela cohabite très bien, les publics s’échangent d’une salle à l’autre. La municipalité et les associations ont fait un véritable travail de terrain et ont contribué à l’élaboration de tout ce réseau. Il ne faut pas oublier non plus le Festival du Val de Marne qui attire des milliers de spectateurs et dont le final se passe à Ivry, sous le grand chapiteau. Il y a des villes beaucoup plus riches que la nôtre. Par exemple, lorsque je suis allé chercher mon prix à la Sacem, sur les hauteurs de Neuilly, en voyant toutes les banques aux alentours, je me suis permis de faire remarquer qu’il y avait des villes avec des budgets dix fois moindres qui arrivaient à faire dix fois plus de spectacles que Neuilly, qui est une ville morte, sauf dans les intérieurs feutrés des banques et des restaurants...

Tu as dit, dans une émission d’Alain Poulanges : « Les bistrots sont pour moi des chapelles, elles ont remplacé les maisons de la culture ». Vous parliez aussi des cafés, de l’alcool...
Dans un bistrot, on peut boire aussi de la menthe à l’eau ou du café. J’aime bien boire, mais je ne tiens pas particulièrement à le faire partager aux autres. C’est quelque chose d’un peu naturel. Je fréquente des amis qui aiment bien la convivialité. J’aime bien le bon vin, aussi. Quand je parle des bistrots, je veux surtout évoquer les gens seuls qui ont tendance à y aller, les gens qui ne vont pas très bien, qui recherchent un peu de chaleur. Ça me permet aussi de rencontrer et de me lier d’amitié avec des personnes qui n’auraient pas forcément l’idée de venir frapper à ma porte. Et puis, j’aime bien être assis au coin d’une table et entendre les bruits qui s’entrechoquent, les odeurs caractéristiques...

Ça t’inspire dans tes chansons ?
Oui, souvent, parce qu’on y entend des phrases extraordinaires. Quand on écrit des textes, on est des voleurs de mots. Beaucoup de gens ne s’aperçoivent pas à quel point ils sont l’auteur de pans entiers de chansons... Quand je les restitue sur scène et que j’ai le bonheur d’être applaudi, il m’arrive de penser : « Pauvre idiot, c’est toi qui l’a écrite, celle-là. C’est une idée de toi et je te l’ai piquée ! »

Tu prends des notes ?
Non, je laisse faire le temps car je pense qu’une bonne idée ne s’envole pas. Quand j’étais plus jeune, je gardais une feuille auprès de mon lit pour noter toutes les idées de la nuit, de peur qu’elles ne s’échappent. Et au réveil, je m’apercevais que j’avais écrit toutes les lignes les unes sur les autres ! Ce n’était pas très utile.

Tes chansons viennent après une succession de brouillons ou d’un seul jet, après mûrissement ?
Un jour, j’avais écrit :
« Je suis hostile au premier jet
Je lui préfère les migraines
La nuit jusqu’au jour prolongée
à extraire de ma carène
l’adjectif, prénom de l’objet... »

Ce n’est pas pour m’auto-citer mais je trouve que je n’étais pas loin de la vérité. À cette époque, je n’écrivais pas de chansons, mais j’ai voulu dire que j’aime bien venir et revenir. Ce n’est pas contradictoire avec ce que j’ai dit pour Francesca Solleville, mais en ce qui la concerne, j’avais un tel désir d’écrire pour elle que, inconsciemment, la moitié des chansons était déjà faite.

En revanche, il y a des chansons que je n’ai pas pu terminer en trois ans, parce qu’il me manque la chute — ou le début. Il n’y a pas de temps pour écrire une chanson, c’est le résultat qui compte. Ça dépend des sujets ou, simplement, de la rencontre avec un musicien.

Parfois, des chansons sont restées longtemps dans un tiroir, parce qu’elles avaient une musique que je ne pouvais pas chanter, que ce n’était pas ce que je ressentais. Donc, la chanson reste en là jusqu’à ce qu’on lui trouve sa parure, son habillage.

Tu n’as jamais écrit de musiques ?
J’en ai écrit trois qui ont été éditées, mais je me suis vite aperçu que l’art mélodique était un véritable métier. J’ai eu la chance de rencontrer Romain Didier en 1985 au festival de Bourges. À cette époque, je faisais encore mes musiques « à la main », avec cinq accords de guitare. Il a structuré mes textes. Après, j’ai appris à écrire sur des musiques. Ça m’a toujours étonné que Romain, qui est un auteur d’importance, fasse appel à moi pour des textes. Il a une écriture plus complète, dans la mesure où il construit tout l’édifice, entre la musique et les mots. Il m’a beaucoup appris sur les sonorités.

Tu as des chansons qui ont eu plusieurs musiques, je crois ?
Avant d’avoir celle de Romain, je chantais La retraite sur une autre mélodie. C’est d’ailleurs la première chanson qu’on a écrite ensemble. Depuis, il y en a eu une cinquantaine, plus le spectacle Pantin Pantine, plus un autre spectacle qui est passé inaperçu intitulé Francilie.

Pantin Pantine s’est joué pour la seizième fois dans un conservatoire, avec des enfants différents, dans des villes différentes. C’était une volonté de notre part que de faire un spectacle qui circule, interprété par des enfants, avec tout ce que ça comporte de joyeux... On l’avait monté à Bourgoin-Jallieu chez Gérard Lefèvre. Les enfants s’étaient rassemblés d’une école à l’autre et les gens du conservatoire se sont retrouvés avec les familles qui ne se connaissaient pas, à tailler les costumes, raccompagner les enfants... vivre une aventure, quoi ! C’est cela aussi, le spectacle, pas simplement des paillettes. Maintenant, Pantin Pantine continue son petit bonhomme de chemin, ça va aller jusqu’à Saint-Denis de la Réunion, ça reviendra à Clermont-Ferrand...

Qu’est ce qui s’est passé pour Francilie ?
C’était une commande du Conseil Général de l’Ile-de-France pour laquelle on s’était beaucoup investi, Romain et moi. L’Ile-de-France avait alloué un budget pour l’écriture et la mise en scène de ce spectacle. Elle n’a daigné le faire jouer que cinq fois, ce qui est une véritable gabegie financière. C’était une façon de se dédouaner et de se donner un alibi culturel. Ils avaient tant d’argent à mettre et puis voilà ! On n’a jamais vu un seul élu d’Ile-de-France venir voir ce spectacle.

La chanson S.D.F. est restée. Vous la chantez, Romain et toi.
Il y en aura peut-être d’autres, mais ça restera morcelé. Ce qui était intéressant, c’était le spectacle avec Sylvie Péquicho que nous avions fait venir de Rouen. Il n’a été joué que cinq fois en tout et pour tout... Ce n’est pas raisonnable d’investir des sommes pareilles pour un spectacle qui n’est joué que cinq fois, alors qu’une grande région comme l’Ile-de-France, avec ses moyens financiers, pourrait apporter une aide énorme à la chanson.

D’une manière plus générale, on ne peut pas dire que les pouvoirs publics fassent de la chanson leur cheval de bataille.

Tout le monde aime bien la chanson, on a bien vu Jean-Marie Le Pen fleurir la tombe de Georges Brassens... Je doute cependant fort qu’il apprécie ce genre de chanteurs. La chanson ne réclame rien aux politiques, on ne va pas aller faire la quête auprès d’eux... On demande simplement une reconnaissance de la chanson. On a vu souvent ces batailles qui se sont menées autour des quotas. Mais est-ce qu’une décision politique va régler le problème ? C’est quand même regrettable qu’on nous envoie le pire des Américains, le pire des Anglais, le pire des Portugais. Il y a quand même de la belle chanson dans ces pays-là, mais on ne l’entend jamais. Je pense que c’est un problème d’éducation. La chanson n’a pas l’importance qu’elle devrait avoir aux côtés d’autres apprentissages dans les écoles. Elle n’a pas la place qu’elle devrait avoir, par exemple, à l’hôpital ou dans les prisons. Le politique peut intervenir à ce niveau-là, mais pas en termes de quotas.

Non, mais elle peut faire quelque chose en termes d’exonération pour les petits lieux, de TVA à taux préférentiel pour les disques.
Il faut aussi qu’on s’approprie des réseaux. Il y a des associations comme « Spectacles en prison ». C’est vrai aussi pour les hôpitaux et les écoles. Ça, c’est pas politique, c’est simplement humain. Alors, le jour où les politique feront de l’humain, ils se pencheront sur ce genre de problème. Ce n’est pas de l’argent qu’on leur demande, mais une manière d’organiser des réseaux sensibles où la chanson pourrait prouver qu’elle représente quelque chose dans le cœur de chacun...

J’ai le souvenir très émouvant d’une petite dame à Saint-Pierre-des-Corps où je faisais un travail sur la mémoire collective de la ville. C’était un grand spectacle — avec Richard Galliano, Eddy Schaff, la fanfare et les choristes municipaux — qui racontait l’histoire ferroviaire, l’histoire de la résistance. C’était l’histoire de leur pays, tout simplement... Et cette dame vient me toucher l’épaule et me dit : « Je suis très contente de vous rencontrer — je venais de faire Bilou — vous m’avez sortie de la mouise » — « Ah bon, pourquoi ? » — « Ma fille était infirmière. Elle a été l’un des premières à mourir du sida, à la suite d’une piqûre. » J’ai été très touché. Souvent, quand on met de nouvelles chansons à son répertoire, on en élimine parmi les anciennes. Mais celle-là, je ne l’ai jamais retirée. Si une chanson a pu faire plaisir à une personne, je me dis qu’il faut laisser cette chanson tranquille.

On peut quand même trouver anormal que des artistes comme toi, et d’autres, ne passent jamais à la télévision...
Oui, mais si on se rencontre aujourd’hui, c’est bien parce qu’il y a des gens attentifs à ce qui se passe dans le milieu de la chanson. D’une manière générale, je pense qu’il ne faut pas dépeindre le public comme une victime. Je salue tous ceux qui font la démarche d’aller dans les salles de spectacles à la rencontre des artistes, de même que je salue les artistes qui vont à la rencontre du public. Il y a des gens qui, même avec un billet gratuit, ne se déplaceront jamais. Je ne vais pas les plaindre, mais je pense qu’ils passent à côté de quelque chose et, franchement, ils ne se prennent pas du bonheur plein la tête...

Pour nous, artistes, c’est un bonheur, pas un travail. Enfin, si, c’est un travail, mais dont la technique et l’effort sont complètement gommés. Quand on me dit merci à la sortie d’une salle de spectacle, je réponds merci aussi, parce que, quand il n’y a pas cet échange d’énergie, je ne peux pas recharger mes accus et je ne peux pas recharger ceux des autres. C’est ça le spectacle vivant. Et si on ne me voit pas à la télévision, ainsi que beaucoup d’autres artistes, le public n’a qu’à faire l’effort de se déplacer.

Moi, par exemple, je m’en veux de ne pas aller très souvent au cinéma ; je passe certainement à côté de quelque chose. J’aime bien le résultat du dernier Festival de Cannes qui est très surprenant et prime le cinéma d’auteur contre la paillette et le strass... On attend toujours que ce genre de choses se produise dans la chanson, notamment aux Victoires de la Musique, au lieu d’entendre toutes ces conneries dans des émissions de variétés dégoulinantes de néons et de suffisance... Ces petits mondes, ces microcosmes se croient détenteurs de tout ce qui concerne un art aussi vaste que le cinéma ou la chanson et la musique... Je trouve très bien qu’un jury aussi sophistiqué que celui du Festival de Cannes vienne faire une lézarde dans tout ce grand système à paillettes. C’est très encourageant. Il faudrait que la chanson suive ce mouvement.

Je vais me faire un peu l’avocat du public. Jusque dans les années 80, ce public, il était informé : il entendait des chansons à la radio ou voyait des artistes à la télévision, il pouvait aller acheter des disques chez des disquaires — ce qui est devenu de plus en plus difficile. Et puis, du jour au lendemain, il n’a plus eu cette information et il s’est trouvé devoir faire tout seul une démarche qui ne lui était pas familière, alors que, jusqu’ici, on lui mâchait complètement le travail.

Il y a aussi des responsabilités de la part des distributeurs. Les grands espaces de distribution ont subi le même sort que les radios libres, alors que l’on pensait que c’était des espaces de liberté. Je ne peux pas nier qu’on trouve beaucoup de choses dans les FNAC, mais il y en a encore énormément qu’on ne trouve pas, ou qu’on trouvera probablement de moins en moins...

Je ne peux pas me balader avec mes disques dans ma poche et faire mon VRP moi-même. C’est aux distributeurs de faire ce métier. Ils devraient être en parfait accord avec les producteurs et les éditeurs et faire en sorte que les produits qui sortent soient bien distribués et mis en place. Évidemment, en termes de marché, c’est tentant de vendre cinq mille disques en une semaine plutôt que de faire l’effort de se battre pour quelqu’un pendant six mois, pour qu’il arrive à en vendre dix mille. Pour ça, il faut qu’il y ait de l’amour. Je pense qu’il y a quelques années, ces métiers d’éditeur, de diffuseur ou de distributeur étaient des métiers d’amour qui nécessitaient une certaine réciprocité de la part des artistes. Les producteurs se déplaçaient dans les salles de spectacles, ils ne cherchaient pas à bâtir un « coup », mais des carrières.

Aujourd’hui, tout le monde attend, tout le monde constate qu’il y a un énorme malaise dans la chanson, mais ce n’est pas seulement aux chanteurs de le régler. Je me vois mal défilant de Nation à République avec une banderole en gueulant « Aidez la chanson ! »... C’est quand même aux gens de se décrotter les oreilles et de faire un effort ! Ce sera bientôt la même chose pour les libraires. Il est vrai que maintenant les techniques de diffusion vont changer, peut-être avec Internet... je ne sais pas !

Tu ne t’es jamais auto-produit ?
Si, le disque de l’Olympia est de ma responsabilité et de celle de Sally. Il nous a causé bien des déboires, mais ça nous a quand même permis de voir quelle était toute la chaîne de fabrication d’un disque. C’est un boulot que je ne ferai plus, ça nous a coûté fort cher, mais j’ai appris beaucoup de choses... La distribution coûte extrêmement cher et j’ai dû me transformer en VRP.

La bande de l’Olympia nous avait coûté 6 000 francs auxquels il faut ajouter le prix du livret, qui valait cher, parce qu’on voulait qu’il soit beau. Mais une fois que le master est fait, le CD — boîtage et galette — revient à dix francs. Et toi, tu le payes 120 francs... Moi, quand j’achète mes disques au distributeur, je les paye 80 francs et je touche... 1 franc 20 par disque vendu. Je ne parle pas des droits d’auteur qui sont à part.

Je parle sans aigreur ni jalousie envers les artistes reconnus qui vendent énormément de disques. Dans ce cas-là, l’opération est viable. Plus le produit est attendu, plus il est vendu et plus il y a de moyens mis en œuvre pour pousser à la vente. Mais nous, on ne peut pas demander à un producteur de mettre autant d’argent sur un artiste, qui est peu ou pas connu, pour le faire accéder à l’écoute d’un public potentiel. C’est un peu le piège dans lequel on est pris. Il faudrait quelque chose comme une banque commune... L’Adami, la Spedidam ou le Ministère de la Culture accordent bien des aides sur des opérations ponctuelles, mais il y a quand même des inégalités. J’ai énormément d’amis chanteurs qui ont dû regagner des bureaux ou avoir des activités en parallèle, parce qu’ils n’ont pas pu tenir le choc. On ne peut pas vivre avec famille et enfants avec des galas à mille balles par mois pendant dix ans... À un moment donné, tu craques et tu reposes ta guitare au clou.

Malgré tout, vu la manière dont le métier a évolué, il vaut mieux être un chanteur pas connu qu’un chanteur qui n’est plus connu. C’est très dur, quand on a été éjecté par une maison de disques, de reprendre le dessus. Quand tu as été illuminé pendant un certain temps et que les mêmes gens qui te tapaient sur l’épaule, en te disant « Salut coco, comment ça va ? », changent de trottoir en t’apercevant quelques temps après, c’est très dur à supporter. Être un chanteur pas connu, c’est moins grave.

Revenons en arrière. Arrivé à Paris, tu passes au Caveau de la Bolée, puis tu rencontres Henri Tachan qui va t’ouvrir les portes...
C’est la lettre que Tachan m’a écrite à Rouen qui a tout déclenché. Un ami, Didier Dervaux, est allé le voir avec les textes que j’écrivais à l’époque. Et dix jours après, il m’envoyait une lettre très chaleureuse et suffisamment convaincante pour qu’on fasse nos valises pour venir à Paris. Tachan a été vraiment une clé.

Je n’ai jamais été frapper aux portes, sauf pour aller me présenter dans les cabarets. À l’époque, je ressemblais à Colombo, avec mes baskets éclatées et mon grand imper... Renée de Devaingerie, qui était une femme extraordinaire, m’avait accueilli au Caveau de la Bolée. Je n’avais pas vraiment un répertoire adapté à la vogue des humoristes, et je me prenais cinq bides par semaine. Elle me disait en parlant du public : « Ne t’inquiète pas, ne t’inquiète pas, ce soir, ils ne sont pas bien. » Et quand ça marchait, elle me disait : « Non, non, tu as été mauvais comme un cochon ce soir ! » C’était une manière de me donner un coup de fouet, elle le faisait pour les artistes qu’elle aimait.

Quant au premier disque, c’est toujours le même ami qui, voyant mon manque d’entrain à frapper aux portes, a entamé la tournée de maisons de disques. Il a été voir Gérard Meys, avec la préface de Tachan. À l’époque, je chantais chez Georges et Gérard est venu me voir. J’ai fait deux disques chez lui, avec une première chanson pour Juliette Gréco et deux autres pour Isabelle Aubret. Entre temps, j’ai rencontré Jean Ferrat qui a écrit six musiques sur mes textes. À cette époque, j’ai écrit On était pas riche pour Linda de Suza et Karim Kacel a chanté J’ai peur.

Ces deux premiers disques datent de 1986 et 1988, avec des arrangements de Romain Didier. Ensuite, il y a eu la rencontre avec Pierre Barouh qui m’a donné l’opportunité de faire également deux disques, l’un avec Richard Galliano, l’autre avec Romain Didier

La rencontre avec Galliano a été la concrétisation de mon amour pour l’accordéon. J’ai entendu les arrangements qu’il avait fait avec six ou sept accordéons autour de l’œuvre de Piazzola et je lui ai demandé s’il voulait faire un disque uniquement « voce a mano ». Il a pris le pari et Pierre Barouh, qui est l’homme de tous les paris, lui aussi, a suivi les yeux fermés. Il nous a laissé toute liberté et le résultat a été ce disque dont je ne suis pas peu fier.

Le disque « N° 4 » avec Romain Didier est très orchestré.
Oui, mais il reste très acoustique, avec contrebasse et guitares. Il y a une atmosphère très gaie dans Le ferrailleur allemand ; on s’est un peu dégagé de la « gravitude ». On me fait parfois le reproche de chanter des chansons graves, mais tout dépend de la manière dont on les chante. Parmi tous les interprètes que je connais et que j’aime, je n’en connais pas un qui chante des chansons gaies... Mon parti pris est de chanter des mots que j’espère simples avec un peu... la banane, quoi ! Un spectacle de chansons, ce n’est pas la messe !

J’ai connu deux très belles aventures, l’une avec Gérard Meys, l’autre avec Pierre Barouh, et ensuite j’ai souhaité prendre un peu de recul. J’ai rencontré François Leduc, éditeur de musique classique, et Sylvain Lebel, qui a été mon directeur artistique. François Leduc n’avait jamais édité de variété et il l’a fait pour moi avec le disque « Nu ». Un prochain disque est prévu pour la rentrée de l’an 2000... Après, on verra. Je ne suis pas un de ces artistes qui clament « Il faut m’aimer, il faut m’aimer ! », mais tu as besoin, quand même, d’un relatif confort quand tu te lances dans une entreprise comme ça. Ça met toutes les chances de ton côté. Et là, je me sens en confiance, dans un joli cocon.

Sur ce disque, tu as choisi d’avoir un compositeur pour chaque chanson, ou presque.
C’était un peu du culot, parce que des artistes au nom plus prestigieux que le mien m’ont fait l’amitié d’avoir un regard sur mon travail avec beaucoup de gentillesse. Des gens comme Yves Duteil, Jacques Higelin, Kent, Georges Augier, Gilbert Laffaille, Dominique Pankratoff, Philippe-Gérard... Ça me plaisait bien, parce que ça ancrait mes pas dans ce sillage qui est celui de la chanson de variété, que j’ai toujours aimée du fait de sa diversité. Cela rejoint ce qu’on disait tout à l’heure au sujet des tiroirs : je ne tiens pas à me figer dans un style. Chaque nouveau disque est une nouvelle aventure. J’ai choisi François Bréhant comme arrangeur. C’est quelqu’un que je connais depuis mon adolescence, à Rouen. J’avais dix-huit ans et j’allais le voir avec des amis chanteurs. On en bavait déjà à l’idée de faire de la musique et lui était, à cette époque, un personnage très renommé à Rouen.

Ce ne sont pas des coups montés ponctuellement, ça participe de vraies rencontres, de réelles amitiés pour leur œuvre et pour ce qu’ils ont bien voulu me donner. C’est la même chose pour Nougaro, qui est un ami, et pour Henri Salvador qui m’a fait l’amitié de venir à France Inter dans l’émission de Foulquier, après avoir écouté mon disque. Pour moi, ce sont des choses qui comptent énormément. Je tiens à dire que je n’ai pas plus d’amis dans le métier de la chanson que je n’en ai chez les plombiers ou les peintres en bâtiment... Il se trouve qu’il existe autant de gens simples et vrais dans ce métier-là que parmi les obscurs et les sans grades. Je ne vis pas dans le strass, les paillettes et les petits fours des soirées parisiennes pour rencontrer des gens, mes amitiés se font naturellement.

Propos recueillis par Raoul Bellaïche, Colette Fillon et Jean-Paul Peyre au Café de la Mairie à Ivry.

source : http://www.jechantemagazine.com

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